Anne Le Troter

2026
Anne Le Troter : Un théâtre dans la bouche — Pedro Morais

Pour Anne Le Troter, qui a participé au Salon de Montrouge en 2016 et y a obtenu le Grand Prix, la parole est une forme autonome du texte. Instaurant des passages avec la poésie contemporaine, son travail sonore explore la langue collective, entrepreneuriale et médicale, perturbée en permanence par la puissance matérielle du corps. Elle exposera à partir de la semaine prochaine dans le nouvel espace parisien de la Galerie Arnaud Deschin (GAD), au week-end anniversaire de la Villa du Parc (Annemasse) et sera invitée par Claire Moulène à exposer au Palais de Tokyo en 2017.

« Le but n’est pas de redonner des lettres de noblesse à l’écriture, mais de les lui enlever », affirmaient les auteurs Olivier Cadiot et Pierre Alféri dans leur manifeste d’introduction à la Revue de Littérature Générale (1995), parmi les derniers à vouloir trancher le paysage littéraire. Leur « Mécanique Lyrique » cherchait à sortir des vieilles oppositions entre les poètes lyriques et les tenants de la littéralité (tout comme les guerres entre fond et forme, émotion et concept), pour puiser son énergie dans la langue collective, au pied de la lettre, plutôt que de chercher à « réenchanter le monde ». D’un premier abord, Anne Le Troter semble introduire une distance froide dans ses textes, pouvant d’ailleurs se limiter à décrire la mécanique des sons dans la bouche, mais tout dans son travail est affaire de corps. Une explosion peut être maîtrisée sans rien perdre de sa force de frappe.

Dans la lignée d’une longue histoire de flirts entre l’art et la poésie, elle s’intéresse de près aux auteurs Christophe Tarkos, Nathalie Quintane, Emmanuelle Pireyre, Antoine Boute ou Christophe Hanna. Ses installations sonores mettent en espace la voix, la sienne ou celle de personnes dont elle est un outil de travail. Dès ses débuts, pendant sa formation à l’école d’art de Saint-Étienne et à la HEAD de Genève, le travail d’atelier se transforme en texte : elle cherche à comprendre le processus de transformation des matières en employant uniquement son imagination, sans faire appel à la science. Cela s’appellera « L’encyclopédie de la matière », évoquant celle « de la parole » – le projet théâtral de Joris Lacoste et consorts, cherchant à constituer une base de données du spectre des typologies et tonalités des discours. Anna Le Troter souhaite d’ailleurs explorer l’univers théâtral – en février prochain, elle mettra en scène au Palais de Tokyo sa pièce autour d’un langage autarcique créée avec ses sœurs, jusqu’à fusionner leurs individualités – et se sent proche des jeux de langage sans emphase du collectif Grand Magasin.

Chez l’artiste, cela peut prendre appui sur un exercice de linguistique (pour obtenir la nationalité suisse) qui se transforme en réflexion sur la part de l’acquis et de l’innée dans le langage, et vriller ensuite sur le groin et la détente des cordes vocales. Mais est-ce que ses pièces sonores ont vraiment besoin d’un espace d’exposition ? « Je crée des points de vue sonores, projetant le langage dans l’espace, employant des effets de zoom, de flou et de net, sollicitant la même attention qu’une salle de cinéma, répond l’artiste. L’absence d’images libère et si j’aime les séances d’écoute, c’est précisément car il y est possible de réfléchir à la place du corps devant le regard des autres ». Le corps est d’ailleurs très présent dans ce qui est dit, qu’il s’agisse d’explorer le décalage entre le cerveau, la bouche et la parole à travers le bégaiement, ou dans l’enregistrement d’une performance de flamenco ou de badminton. En plein vacarme du Salon de Montrouge, Anne Le Troter a fait le choix du chuchotement, enregistrant les membres d’une communauté de relaxation par la voix.

Pour l’exposition à la BF15 à Lyon, l’emploi du discours a pris une tournure plus politique avec la création d’une chorale, constituée d’employés d’une entreprise d’enquêtes téléphoniques pour des sondages. Il s’installe alors un doute sur les résultats de ces dernières face au script des appels, fait de langage entrepreneurial, de protocoles d’élocution et de séduction. Qui enquête sur qui ? La diffusion des pièces sonores se fait dans un décor calfeutré de rouleaux de moquettes, renvoyant à l’ancien magasin à ce même endroit, tout en employant la fonction acoustique du matériau. Cette attention aux sédimentations fantomatiques des lieux peut évoquer Tatiana Trouvé, tandis que l’autopsie des discours (techniques, scientifiques, psychanalytiques) cherchant à établir son autorité sur le corps humain, concerne l’actuelle Histoire du corps (un ouvrage monumental dirigé par Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine et Georges Vigarello) qui cherche l’équilibre entre le corps de la science et le corps qui éprouve le plaisir ou la douleur. Il y a une poésie du langage technique qui invente un langage pour parler du corps dans sa matérialité, dont on trouvera l’écho dans les portraits sonores du corps interne faits par une radiologue à la galerie Arnaud Deschin. Même rendue transparente, la mécanique du désir n’est appropriable qu’à travers le langage.

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2025
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